Larbi, Rachid, Mustapha et Zizou…

Laurent Lasne Laurent Lasne

Dimanche 13 juin – Algérie/Slovénie

On ne dira jamais assez tout ce que la métropole doit à l’Afrique du nord, principalement sous les rubriques de la boxe et de la course de fond, écrivait Antoine Blondin dans une de ses chroniques de L’Equipe au milieu des années 1950. Avec le recul et après les indépendances on mesure aussi l’apport décisif des joueurs maghrébins au football français.

S’ils contribuèrent au renouveau de l’équipe de France dans les années 1950, aux côtés des fils de Polonais et d’Italiens, c’est avant-guerre que quelques pionniers franchirent la grande Bleue lorsque le championnat de France se professionnalisa. Parmi eux, l’ailier gauche Ali Benouna au FC Sète dès septembre 1932, Abdelkader Ben Bouali, le défenseur du Racing universitaire d’Alger – club cher au cœur d’Albert Camus -  qui signa au Stade Olympique de Montpellier l’année suivante. Mais c’est à l’Olympique de Marseille, véritable « Babel du foot » à l’image d’une ville cosmopolite, que de nombreux franco-musulmans lancèrent leur carrière en grand tralala. Vice-président de l’OM, Charles Elkabbach, riche négociant dont le temps se partageait entre Marseille et Oran, fut à l’origine de cette filière de recrutement de joueurs d’Afrique du nord.

Si Riahi Rabih fut le premier joueur magrébin recruté par l’OM en 1932, il fallut encore attendre six ans pour voir débouler « le poète du football », le Marocain Larbi Ben Barek qui imprégna durablement l’imaginaire des supporters marseillais. Avec lui, « la vraie révolution noire du football » était en marche comme le relevèrent les chroniqueurs de l’époque, quand d’autres évoquaient ce Marocain « au curieux physique de Sénégalais ».  Le racisme rodait déjà autour des stades comme au lendemain de sa première sélection en équipe de France (il en comptera 17) contre l’Italie lorsque le journal La Stampa titra en parlant de lui : « Il Negro tricolore ». Le talent était un sauf-conduit, pas la couleur de  peau et pour les franco-musulmans d’alors, citoyens français de seconde zone, le miroir de la société française leur renvoyait une identité brouillée. Rares d’ailleurs furent les interviews où Larbi « le magnifique » ne fit pas allusion à la complexité de la double appartenance qu’il entretenait avec le Maroc et le France.

Ce n’est que quelques années plus tard, lorsque l’Empire français, confronté aux revendications identitaires, menaçait ruines, que l’on se souvint qu’un certain Ahmed Ben Bella, premier président de la République algérienne, avait endossé le maillot de l’OM lors de la saison 1939-1940. Et pour ces joueurs du championnat de France, les Abdelaziz Bentifour, Mustapha Zitouni, Rachid Mekhloufi, répondre à l’appel du FLN en avril 1958, qui créait le « onze de l’indépendance », aussitôt déclarée illégal par la FIFA, qu’était-ce donc sinon se reconnaître dans l’identité nationale algérienne qui allait naître ? Elle ne le savait pas encore, mais cette génération de l’après-guerre annonçait les Rabah Madjer, Mustapha Dahleb et… Zinédine Zidane qui vint épicer le football français orphelin de Platini.

Le talent des joueurs originaires du Maghreb se concrétisa lors des récentes coupes du monde. En 1978, la Tunisie fut la première équipe africaine a gagné un match (contre le Mexique). En 1986, la sélection marocaine fut la première à participer à un second tour (éliminée en 8e finale par la RFA) et chacun se souvient de cette victoire de l’Algérie contre l’Allemagne en 1982 qui précéda le « match de la honte », les petits arrangements entre l’Allemagne et l’Autriche pour sortir l’Algérie de la compétition.

Se faire un nom dans le football international, c’est une gageure, laisser un geste, c’est devenir éternel. La roulette de Zizou, le but à la Madjer ou l’invention de la passe aveugle par le « magicien » Lakhdar Belloumi  sont déjà passés à la postérité…

Des deux côtés de la Méditerranée, il y aura encore beaucoup à apaiser, mais cette équipe d’Algérie, composée à 95% de joueurs binationaux, formés en France, dévoile la permanence de liens qui créent des motifs d’espoir pour réaliser l’ambition des prophètes saint-simoniens du progrès au XIXe siècle : « La Méditerranée doit être désormais un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés. »  Si, comme le souligne le proverbe algérien, un peuple qui ignore ses repères est un peuple égaré, que deviennent deux peuples tant liés par l’histoire qui ignorent ce qu’ils ont en partage pour inventer un avenir fraternel ?

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